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Amendes numériques pour financer la culture : le Parlement va-t-il agir ?

Si vous étiez invité à formuler un vœu pour le secteur culturel européen en 2026, quel serait-il ? Les possibilités sont nombreuses, allant d’un revenu de base pour les artistes à des gouvernements garantissant la liberté artistique. Chez Culture Action Europe, un vœu se distingue pour 2026 : Utiliser les amendes numériques pour financer la culture. 

En 2026, l'UE poursuivra les négociations relatives à son prochain budget septennal, le cadre financier pluriannuel (CFP) 2028-2034. À première vue, les perspectives de financement de la culture dans ce budget semblent prometteuses. La Commission européenne a proposé Un nouveau programme-cadre, AgoraEU, vise à soutenir la culture, les médias et la société civile. Son budget total proposé s'élève à 8.6 milliards d'euros, dont 1.8 milliard pour le volet Europe créative – Culture et 3.2 milliards pour le volet MEDIA+. 

Cela représente un doublement du programme Europe créative actuel 2021-2027, soit une augmentation de 71 % en tenant compte de l'inflation. Par ailleurs, le Parlement européen a présenté une proposition de loi visant à… proposition (pas encore approuvé) d'augmenter le budget d'AgoraEU de 880 millions d'euros. 

Cependant, ces chiffres sont politiquement fragiles. Les États membres examineront chaque euro avec attention, car le budget de l'UE est principalement financé par les contributions nationales. Malgré un doublement apparent, l'ampleur du financement européen de la culture reste modeste, d'autant plus que de nombreux gouvernements réduisent leurs dépenses. 1.8 milliard d'euros pour la culture sur sept ans représentent environ 260 millions d'euros par an. À titre de comparaison, dépenses annuelles de la Bibliothèque nationale de France en 2024 s'élevait à 254 millions d'euros. 

Alors que chaque programme réclame davantage de fonds et que les États membres hésitent à augmenter leurs contributions, la vraie question est : d’où viendra l’argent ? 

L'idée proposée par Culture Action Europe est simple : chaque fois que la Commission européenne inflige des amendes aux géants de la tech, il faut s'assurer que ces amendes alimentent le budget d'AgoraEU. La loi sur les services numériques, la loi sur les marchés numériques et la loi sur l'intelligence artificielle permettent toutes à la Commission européenne d'infliger des amendes aux entreprises technologiques en cas de non-respect de la réglementation numérique de l'UE. À titre d'exemple récent, citons l'amende de 120 millions d'euros. imposé X a été sanctionné pour avoir manqué à ses obligations de transparence en vertu de la loi sur les services numériques. 

Pourquoi pensons-nous que financer la culture par des amendes numériques est une bonne idée ? Voici nos arguments : 

  1. Cela ne coûtera rien aux États membres. Ils n'auraient rien à débourser de plus. L'UE inflige déjà des amendes aux géants de la tech, selon des procédures bien établies. 

En 2025, le premières amendes Des amendes ont été infligées en vertu de la loi sur les marchés numériques : 500 millions d’euros pour Apple et 200 millions d’euros pour Meta. D’autres procédures sont en cours devant la Commission, tant au titre de la loi sur les marchés numériques que de la loi sur les services numériques. Sous réserve des négociations relatives au paquet législatif « Digital Omnibus », la loi sur l’intelligence artificielle sera pleinement applicable à compter du 2 août 2026. Si ces amendes pouvaient être réorientées vers le soutien aux créateurs européens, le montant total en jeu pourrait atteindre plusieurs milliards d’euros. 

Contrairement à d'autres mécanismes de redistribution, tels que les contributions financières des plateformes de streaming au titre de la directive sur les services audiovisuels, l'affectation des amendes numériques au secteur culturel ne nécessiterait ni la création de nouveaux organismes ni d'importantes modifications administratives. Le processus est déjà en place ; il suffit d'une décision politique claire pour orienter les fonds là où ils auront le plus d'impact.  

  1. Il existe déjà un précédent.L'idée d'utiliser les amendes pour renflouer les programmes n'est pas nouvelle. Dans le cadre financier pluriannuel actuel (2021-2027), l'UE a mis en place un mécanisme qui a permis d'affecter les amendes liées à la concurrence au financement de sept programmes. Ce mécanisme s'appelle « ajustement spécifique au programme »Les recettes issues de l'application du droit européen de la concurrence et des contrôles des concentrations sont allouées à Horizon Europe, au fonds InvestEU, à EU4Health, à Erasmus+, à Europe créative, au CERV et au Fonds pour la gestion intégrée des frontières. Chaque programme reçoit une part des amendes, pour un montant total estimé à 11 milliards d'euros (prix de 2018). La répartition suit un processus précis. pourcentage fixeLe programme Europe créative reçoit 5.45 % du total. 

Si vous regardez attentivement le Base juridique de l'Europe créativeVous remarquerez que son budget total de 2.44 milliards d'euros se compose d'une enveloppe régulière et d'un complément. Le règlement fixe une enveloppe de 1.84 milliard d'euros et y ajoute explicitement 600 millions d'euros provenant des amendes pour infractions à la concurrence.  

L'idée de compléter les programmes phares par des amendes était promu Lors des négociations sur le CFP 2020, le Parlement européen a plaidé pour un renforcement des financements destinés aux programmes sociaux afin d'atténuer les conséquences socio-économiques négatives de la pandémie. 

Malheureusement, ce mécanisme a disparu de la proposition de CFP de la Commission. À la place, la Commission a suggéré que toutes les amendes soient adressées à Instrument de flexibilité pour financer les dépenses d’urgence (dans le passé, il a été mobilisé principalement pour répondre aux défis migratoires et aux menaces sécuritaires).  

  1. Financer la culture grâce aux amendes numériques est un choix judicieux. Les plateformes en ligne génèrent des profits extraordinaires en monétisant l'attention, largement alimentée par la culture et l'expression créative. En 2024, 161.5 milliards de dollars sur les 164.5 milliards de dollars de Meta ont été générés. Les revenus provenaient La publicité consiste à vendre des espaces publicitaires autour de ce que les gens regardent, partagent et avec quoi ils interagissent, notamment la musique, la vidéo, le journalisme et d'autres contenus culturels. Pourtant, cette valeur est mal exploitée. Rapport Streams & Dreams, partie 2 Les résultats montrent que seulement 5.1 % des artistes sont satisfaits de leurs revenus issus du streaming, tandis que 87.6 % estiment que ces revenus sont répartis de manière inéquitable. La numérisation a certes élargi le public, mais pas la rémunération. 

Parallèlement, l'entraînement des IA repose largement sur des contenus protégés par le droit d'auteur, souvent consultés par des robots sans autorisation ni paiement. Les tribunaux sont déjà confrontés à des preuves de modèles d'IA entraînés sur des documents piratés : dans l'affaire Bartz contre Anthropic, un juge a constaté que l'entreprise avait téléchargé et stocké plus de sept millions de livres piratés. L'accord conclu par Anthropic pour verser 1.5 milliard de dollars aux auteurs afin de régler un litige ne fait que souligner l'injustice profonde d'un système où les créateurs sont contraints d'engager des poursuites judiciaires pour obtenir réparation, et où ils doivent prouver et faire valoir leurs droits. 

En Europe, le tribunal régional de Munich a statué dans le GEMA contre OpenAI Dans une affaire où OpenAI avait entraîné son IA sur des extraits protégés de neuf chansons allemandes, le tribunal a condamné OpenAI à verser des dommages et intérêts pour utilisation non autorisée de matériel protégé par le droit d'auteur.  

Il est estimé qu'en 2028, 24 % des revenus des créateurs de musique et 21 % de ceux des créateurs audiovisuels seront menacés, ce qui entraînera une perte cumulée de 22 milliards d'euros pour les créateurs de ces secteurs sur 5 ans. 

Réorienter une partie des amendes liées à la répression numérique vers la culture est un moyen concret de restituer de la valeur aux créateurs dont le travail sous-tend l'économie numérique. De plus, investir dans la créativité humaine est plus important que jamais, car l'IA « déchet » (Mot de l'année 2025Au fait, ce secteur se développe rapidement et produit un contenu de plus en plus homogène et sans originalité. Il est indispensable de soutenir les travaux ambitieux et véritablement créatifs si nous voulons des données de qualité et une expression culturelle significative en ligne. 

Quelles nuances faut-il prendre en compte pour le mécanisme des amendes numériques ?    

  1. Contexte politique.Les États-Unis font pression depuis longtemps sur l'UE concernant sa réglementation technologique, affirmant qu'elle cible spécifiquement les entreprises américaines. Fin 2025, les États-Unis a imposé une interdiction de voyager sur l'ancien commissaire européen Thierry Breton, l'un des principaux architectes de la loi sur les services numériques. 

Il n'est pas exclu que, dans le futur, les politiques numériques de l'UE deviennent un moyen de pression, ce qui signifie que les amendes pourraient être imposées ou annulées en fonction de décisions politiques plutôt que du simple respect des règles. De plus, sous l'administration américaine actuelle, rien ne garantit que des plateformes comme X paieront les amendes qui leur seront infligées par la Commission européenne. 

C’est pourquoi les amendes ne devraient jamais être considérées comme un revenu garanti. Culture Action Europe plaide pour que ces amendes numériques soient versées à AgoraEU en complément du budget prévu à cet effet, et non en remplacement de celui-ci.  

  1. Les amendes numériques ne règlent pas le déséquilibre sous-jacent entre les géants de la tech et le secteur culturel. Elles ne permettent pas, à elles seules, de régler les problèmes liés aux effets de déplacement de l'IA, aux pertes d'emplois causées par l'automatisation ou à l'utilisation de contenu protégé par le droit d'auteur pour la formation de l'IA sans autorisation ni paiement.  

Des mesures numériques, économiques et sociales plus ambitieuses sont nécessaires. De nombreuses idées circulent, allant des règles d'adhésion volontaire plutôt que de désinscription à nouvelle taxe ou nouvel impôt . 

Il est vrai que les amendes numériques sont relativement faibles comparées aux dommages globaux subis par le secteur culturel. Mais elles présentent aussi un intérêt politique pragmatique : un mécanisme existant, rapidement testable et susceptible de légitimer des modèles de redistribution plus structurés par la suite. Si une seule amende conséquente pouvait égaler le budget annuel d’Europe Créative, soutenant ainsi des milliers de créateurs, d’organisations et de publics à travers l’Europe, il vaut la peine de se battre pour elle. 

  1. L'instrument de flexibilité. Dans l'actuel Proposition du CFPL’ensemble des amendes devraient être versées à l’Instrument de flexibilité. La Commission souhaite un budget plus souple, capable de réagir plus rapidement aux chocs et aux situations d’urgence. Certains estiment que l’affectation des recettes des amendes à des programmes spécifiques compromet cette flexibilité. 

Nous comprenons cet argument. Cependant, nous ne demandons pas l'application de toutes les amendes. Nous proposons, par souci d'équité, un mécanisme ciblé pour certaines catégories d'amendes liées à la répression des infractions numériques. Lors de la dernière introduction des allocations spécifiques à un programme, le secteur a été durement touché par la pandémie ; aujourd'hui, l'évolution rapide du numérique l'affecte tout autant. Culture Action Europe estime qu'une réponse partielle et ciblée est justifiée, tandis que les autres amendes peuvent continuer d'alimenter l'Instrument de flexibilité.  

Que faut-il faire concrètement ? 

Premièrement, l'ajustement spécifique au programme doit être remis sur la table. Il est actuellement absent du Proposition de la Commission relative au règlement sur le CFPmais elle pourrait être rétablie par un article distinct. Cet article devrait préciser que les recettes provenant des amendes imposées en vertu de la loi sur les services numériques (Règlement (UE) 2022 / 2065), la loi sur les marchés numériques (Règlement (UE) 2022 / 1925), et la loi sur l'IA (Règlement (UE) 2024 / 1689) sera disponible pour une allocation supplémentaire de crédits d’engagement pour l’année n+1, commençant en 2029 et se terminant en 2034, aux programmes sélectionnés, tels qu’AgoraEU. Article 5 Le règlement actuel du CFP peut servir de modèle.  

Deuxièmement, le Règlement AgoraEU proposé devrait faire explicitement référence au nouvel article du règlement relatif au CFP. Parallèlement l'enveloppe financière proposée de 8.58 milliards d'eurosIl convient de préciser que le budget du programme sera augmenté d'une allocation supplémentaire suite à l'ajustement spécifique au programme. 

Comment ces changements peuvent-ils être réalisés ? 

Nous pensons que la balle est dans le camp du Parlement européen. C'est lui qui a proposé ce mécanisme lors des précédentes négociations sur le CFP. À présent, le Parlement… en train de préparer sa position sur le prochain CFP, qui devrait être soumis à un vote vote en mai 2026Toutefois, des amendements sont déjà en cours de collecte. 

Le rapport du Parlement devrait inclure explicitement le mécanisme des amendes, comme c'était le cas par le passé. Culture Action Europe appelle donc le Comité BUDG, ainsi que les Comités CULT et LIBE, à prendre l’initiative et à inclure dans leurs positions relatives au CFP un ajustement spécifique au programme fondé sur les amendes numériques.  

Les organisations de la société civile peuvent soutenir cet effort en contactant les rapporteurs compétents (listés ci-dessous). ici et ici), de préférence durant les premières semaines de janvier 2026. Si vous souhaitez écrire aux députés européens et avez besoin d'aide ou d'informations complémentaires, veuillez contacter luiza@cultureactioneurope.org et rhys@cultureactioneurope.org.